Conseils méthodologiques

Comment écrire un bon article de recherche en linguistique

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  1. Pourquoi vouloir écrire un article ?

Écrire un article, c’est vouloir faire connaître à la communauté des chercheurs quelque chose qu’ils ne connaissaient pas (apporter une « contribution originale »). Il convient donc en tout premier lieu d’identifier l’originalité de cette contribution de manière précise : s’agit-il par exemple :

  • de remettre en cause une explication théorique pour proposer mieux ?
  • d’apporter des données nouvelles sur un point méconnu ?
  • d’apporter une confirmation statistique à ce qui n’était qu’une intuition ?
  • de faire l’état des lieux d’un usage repéré comme innovant quelques années auparavant ?
  • d’apporter une nouvelle mise en relation avec d’autres phénomènes qui n’étaient pas jusqu’à présent étudiés en association avec le point choisi ?
  • d’intégrer à un modèle théorique donné un point étudié seulement dans d’autres approches, mais donc par le biais d’un autre prisme, d’autres outils conceptuels ?

En somme, il s’agit de justifier pourquoi l’article mérite d’être publié, en quoi il est utile.

  1. Situer la contribution originale

Dans les conventions contemporaines de la recherche, pour mettre en évidence l’apport de l’article proposé, il est important de faire apparaître la manière dont il se situe dans le champ. Pour ce faire, il est essentiel de montrer quelles analyses majeures ont déjà été proposées par des travaux antérieurs, en lien avec la problématique donnée – quels éléments (importants pour comprendre l’étude proposée) sont pleinement acquis, et à partir de là, lesquels méritent une étude complémentaire, apportée par l’article.

L’inscription de l’étude dans le champ plus large est une étape qui doit être précise et étayée (références à des auteurs et résumé de leur « thèse » sur le point) ; montrer une connaissance solide, c’est donner le sentiment que l’analyse proposée va elle aussi être solide. Il ne s’agit pas d’une étape « gratuite » pour montrer sa science, mais d’une étape qui fait la somme de ce qu’il est important de connaître pour aborder ensuite l’objectif spécifique visé par l’article. Elle participe donc d’une forme de problématisation de l’article.

  1. Choisir un point précis

Un défaut commun durant la thèse, ou juste après la thèse, est de vouloir en quelque sorte résumer sa thèse en un article, parce que ce sont les grandes conclusions de la thèse qu’on peut avoir envie de faire connaître. Ceci obligerait à affirmer des conclusions sans les étayer, à demander finalement au lecteur de croire l’auteur sans avoir pu être guidé et lui-même convaincu par des données finement analysées et par des remarques prenant en compte des objections possibles pour les écarter.

C’est une démarche inverse qui permet un article convaincant : choisir un point très précis, pour pouvoir prendre le temps de le situer dans le champ, montrer en quoi l’analyse proposée est convaincante et doit donc être retenue par la communauté pour la suite des recherches.

Cette démarche nécessite généralement un décentrement partiel par rapport à son propre point de départ pour les recherches menées, qui dépassent généralement l’envergure d’un unique article : pour pouvoir véritablement cibler ce qu’il est important de savoir pour bâtir un arrière-plan à l’étude proposée, il faut se mettre à la place du lecteur.

  1. Cibler son propos par rapport au support de publication

Quelle différence y a-t-il à publier dans une revue angliciste française (mais pas uniquement réservée à la linguistique), une revue de linguistique angliciste française, une revue de linguistique française mais non angliciste, ou encore une revue étrangère de linguistique (angliciste ou non, et à lectorat national ou international) ? Quelle différence, également, entre un article de recherche hors thématique et un article (ou chapitre d’ouvrage collectif) dans un numéro ou ouvrage thématique ?

Le support de publication conditionne deux éléments, à prendre en compte lorsqu’on conçoit son article :

  • l’identification de l’objectif le plus pertinent à viser pour l’article : pour un numéro de revue (ou ouvrage) thématique, la problématisation doit clairement permettre de faire progresser la pensée sur la thématique retenue. Notamment, il est particulièrement utile de penser la définition des termes et les enjeux de cette définition, ainsi que les limites apportées par des concepts voisins. Si le numéro de revue ou ouvrage collectif n’est par ailleurs pas spécifiquement en linguistique, il est important de prendre en compte dans cette réflexion notionnelle les spécificités du langage, de la langue, du discours (selon le cas), par rapport à d’autres champs disciplinaires.
  • surtout, la prise en compte du point de départ des lecteurs potentiels à guider vers les conclusions qu’on souhaite apporter. Se mettre à la place de ces lecteurs est crucial, et comporte plusieurs facettes :

– pour une revue non linguiste, certains concepts linguistiques ne seront pas nécessairement acquis ; prendre le temps de définir, d’expliciter, d’expliquer pourquoi telle question se pose ou pourquoi tel résultat est important, permet de mieux guider son lecteur.

– pour une revue à l’étranger, les grands chercheurs français ne sont pas toujours connus, de même que, notamment, la linguistique énonciative. Et dans tous les cas, sont considérés comme tout aussi (même plus) centraux d’autres collègues d’envergure internationale, notamment de milieux anglophones. Publier à l’étranger, en particulier en contexte d’envergure internationale et en monde anglophone, demande par conséquent un état de l’art qui n’oublie pas ces auteurs. Si un modèle très français est convoqué, alors non seulement il est important d’en expliciter les grands principes pertinents, mais il est attendu également de prouver en quoi ce modèle permet des apports que n’autoriseraient pas des modèles plus en vue à l’étranger.

– pour une revue française de linguistique qui n’est pas réservée aux anglicistes, c’est l’inverse qui se pose. Le cadre guillaumien, les analyses culioliennes, par exemple, sont connus ; ce sont d’autres modèles, étrangers, qui demandent à être suffisamment explicités dans leurs apports. Il peut être utile de penser par ailleurs à la traduction et à la glose des exemples, tous les lecteurs n’étant pas experts en anglais. Pour cela, on pourra vouloir utiliser les normes internationales de l’Institut Max Planck (Leipzig Glossing Rules).

En somme, le juste équilibre du propos et la pertinence des choix se font naturellement si l’on s’imagine un ou des profil(s) de lecteurs à qui l’on s’adresse, et qu’on se met à la place de ces lecteurs.

  1. Prendre le temps de convaincre

Lorsqu’on a soi-même passé beaucoup de temps sur un point, certains éléments peuvent paraître évidents. Mais le lecteur, lui, n’a pas nécessairement cette familiarité. Il est donc essentiel de se placer dans une démarche qui va permettre de le guider pour le convaincre que l’analyse proposée est juste. Cette démarche suppose notamment de :

– prendre le temps de présenter la méthodologie suivie pour collecter ses données, si cela est pertinent. Cette présentation ne vise pas seulement à être une série de faits, mais justifie également les choix, pour montrer finalement que les conclusions seront fiables, et faire part si besoin de limites partielles à ces conclusions. Penser à des objections possibles à certaines décisions, et y répondre, peut aider à emporter l’adhésion.

situer les occurrences citées : là encore, lorsque cela est pertinent (ex. dans une typologie d’usages), il est important de préciser si le cas rencontré est fréquent dans ses données, ou atypique, afin de ne pas risquer de faire penser qu’on a choisi un exemple « qui arrange », plutôt qu’un exemple représentatif d’une partie (grande ou toute petite) de ses données.

– prendre suffisamment d’exemples, finement analysés : une force de la recherche angliciste française actuelle est la capacité à effectuer des analyses qualitatives en contexte.

– être explicite, plutôt qu’allusif : considérer que le lecteur « sait ce qu’on veut dire », c’est prendre un raccourci sur la force d’argumentation, et donc affaiblir son propos. Mieux vaut guider, expliciter les analyses, en tirer des conclusions claires ; et de même, définir les termes « techniques » utilisés. Pour trouver le juste équilibre, il peut être judicieux de considérer qu’on écrit pour un lecteur linguiste, mais pas spécialiste de son champ. Un lecteur spécialiste appréciera par la même occasion de suivre le fil de pensée de l’auteur, et n’aura donc pas le sentiment de perdre son temps.

Par ailleurs, une problématique précisément posée, des conclusions provisoires en fin de parties, des réponses clairement apportées en conclusion, favorisent l’esprit d’argumentation.

  1. Comment structurer son article

– L’introduction indique le domaine étudié ; brièvement (le corps de l’article pourra y revenir si besoin), ce qui pose problème, et donc l’objectif de l’étude ; puis elle annonce le plan.

– Le plan présente, selon la pertinence de ces informations : l’état de l’art sur le sujet, ciblé par rapport à l’objectif visé ; la méthodologie de collecte des données ; les analyses, avec discussion. Ces éléments constituent parfois les titres des parties, mais ce n’est pas toujours le cas : c’est la progression logique qui guide le propos. Prendre le temps de regarder les plans d’articles qu’on a trouvés convaincants dans son champ peut aider à trouver celui qui permettra au mieux de guider le lecteur vers ses propres conclusions.

– La conclusion, étape majeure de l’article, répond clairement à la problématique posée en introduction. Elle rappelle les grands apports de l’étude, les limites potentielles, et souvent, ouvre des perspectives pour des études complémentaires, des points qui restent à explorer. Il est important que la conclusion permette de retenir clairement la « thèse » apportée, afin que le positionnement de l’auteur puisse être rendu dans d’autres recherches sans trahir la pensée. Là encore, l’explicitation est une clef de la réussite.

  1. Adopter un style d’écriture scientifique

Il est conventionnel d’éviter des remarques évaluatives telles que « ceci constitue un point intéressant car… » : d’abord, et surtout, tout est censé être intéressant (sinon, les éléments ne mériteraient pas de figurer dans l’article) ; ensuite, il s’agit d’un jugement de valeur, ce qui est peu objectif et donc potentiellement guère scientifique.

Pour un article en anglais, le ‘we’ de modestie n’est pas employé ; c’est un ‘I’ qui est utilisé pour référer à un auteur unique. Les formes d’effacement énonciatif (passif, etc.) sont également plus fréquentes que dans les conventions françaises.

Quant à la bibliographie, elle doit contenir uniquement les références citées dans le corps de l’article – et contenir toutes celles-ci. La forme est également importante ; en l’absence de feuille de style de la revue, il faut veiller à l’homogénéité des choix (vais-je mettre le nom des linguistes en majuscules ? vais-je mettre une virgule ou un point après la date de publication ? etc.).

  1. Rédiger le résumé / abstract correspondant

Le résumé, qu’il soit associé à l’article pour publication ou qu’il vise, en amont, à soumettre une proposition de communication à un colloque, reprend les mêmes grands principes, en plus bref. Il inscrit succinctement la recherche dans un champ, puis montre que dans un domaine, une étude complémentaire est nécessaire – étude proposée par l’article ou la communication. Puis il apporte la « thèse » (la contribution originale) de l’auteur et les principaux arguments.

L’objectif du résumé est en effet de convaincre, dans un format réduit, que l’article ou la communication mérite d’exister. Là encore, l’adaptation du propos au support de publication ou au type de colloque est centrale pour une argumentation réussie.